Parole d'expert

Intégrer la nuit à l'agenda politique des futurs élus


Luc Gwiazdzinski, Docteur en géographie. Président du Pôle des arts urbains Enseignant-chercheur au laboratoire Pacte-Territoire (UMR PACTE CNRS) de l’Université Joseph Fourier à Grenoble.






Dimension longtemps oubliée de la ville, la nuit s’est peu à peu invitée dans l’actualité du jour pour le meilleur et pour le pire. Entre insécurité et liberté, tensions et créativité, violences urbaines et événements festifs nocturnes, la nuit est un système complexe en mutation rapide sous la pression du temps en continu de l’économie et des réseaux.



La tenue des Etats généraux de la nuit...

La tenue des Etats généraux de la nuit à Paris en 2010, à Lille en juin 2013 et à Toulouse le 1er mars dernier ainsi que l’élection symbolique de maires de la Nuit à Paris, Nantes et Toulouse en novembre 2013 ou encore la publication d’un Livre Blanc sur Toulouse la nuit, marquent une étape dans la prise en considération de la ville la nuit en France. Dans ces trois cités, les candidats aux municipales font des propositions dans leur programme : étalement des horaires des transports, création de bureaux des temps, développement des chartes de la vie nocturne… Au-delà des promesses de ces quelques candidats, il est temps d’inscrire la nuit à l’agenda des futurs élus municipaux et d’imaginer ensemble des politiques publiques nocturnes adaptées. Alors que la ville redéfinit ses nycthémères, quelles nuits souhaitons-nous ? Celles et ceux qui vivent la nuit ne sont pas des sous citoyens sans droits. Il faut ouvrir le débat et anticiper si l’on veut limiter l’accroissement des tensions entre individus, groupes et quartiers de la ville à plusieurs temps et éviter que les arbitrages reposent sur les plus faibles. La nuit est une belle question politique qui dépasse les seuls aspects festifs ou sécuritaires. Espace vécu éphémère et cyclique, la nuit est de la compétence de personne et de tout le monde. C’est un sujet transversal qui nécessite obligatoirement dialogue et partenariat entre tous les acteurs publics et privés. Il permet de faire tomber les frontières entre recherche et expérimentation, citoyens et décideurs et d’imaginer des démarches d’intelligence collective et de plateformes d’innovation et de créativité partenariales mêlant créatifs, techniciens, chercheurs, citoyens et responsables politiques. C’est une question qui concerne et intéresse chacun d’entre nous dans sa vie quotidienne, son intimité et son enfance parfois.



Le passage des nuits événementielles aux nuits ordinaires peut s’appuyer sur quelques mesures phares : désignation d’un « adjoint au maire » en charge de la nuit dans chaque commune ; installation d’un grand « Conseil de la nuit » comme à Genève pour débattre, élaborer des recommandations, suivre les expérimentations ; mise en place d’un numéro de téléphone et d’un « guichet unique de nuit » permettant de guider les usagers ; instauration d’un « service minimum de nuit » ; implantation d’« oasis de nuit » regroupant services publics et privés ; déploiement de systèmes de transports nocturnes intermodaux adaptés à l’image des projets londoniens ; élaboration de « cartes de la nuit » signalant l’offre de services nocturnes ; développement d’un éclairage moins uniforme et modulable qui s’aventure vers les périphéries ; adaptation du mobilier urbain ; implantation de locaux permettant aux jeunes et aux autres d’échanger  gratuitement ; ouverture des parcs où les noctambules peuvent finir leurs nuits sans réveiller les autres ; déploiement de « veilleurs de nuit » à l’ancienne avec leur cape et leur lanterne pour apaiser les tensions ; aide financière aux commerces ouverts en soirée et qui assurent un encadrement social naturel ; ouverture plus tardive des gymnases et centre sociaux ; accueil de nuit pour les sans abris ; déploiement de systèmes de garde d’enfants adaptés, animation et éducation à la nuit mais aussi mise en place de « nuits noires » pour réapprendre à vivre avec moins de lumière.

La nuit a également beaucoup de choses à dire au jour...

La nuit a également beaucoup de choses à dire au jour et au vivre ensemble. L’intégration de la nuit oblige à penser la ville 24h/24 et 7j/7, à imaginer un « chrono-urbanisme » qui croise l’espace et le temps et un « urbanisme sensible » qui parle de confort, d’ergonomie et d’hospitalité. La convocation des sens et des artistes remet l’esthétique et le « beau » au cœur de la fabrique urbaine. Aborder la nuit c’est aussi convier les valeurs de la nuit, les compétences et les savoirs faire qui ne répondent pas toujours à la rationalité du jour, de celles et ceux, exclus de la gouvernance diurne – qui savent se débrouiller dans un espace à faible densité, sorte de campagne à la ville.



Caricature du jour, la nuit est à l’image de notre société hypermoderne où il est indispensable de penser en termes de complémentarité et non d’opposition, de complexité et non de manière binaire et sectorielle. On peut développer à la fois les technologies et le sens de l’humain, penser la mondialisation et le développement local, le droit à la ville et le droit à la nuit, concilier le social, l’économique, l’environnement et la culture dans des approches dialectiques. L’un n’exclut pas l’autre, bien au contraire. C’est aussi le message de la nuit.



Caricature du jour, la nuit est à l’image de notre société hypermoderne où il est indispensable de penser en termes de complémentarité et non d’opposition, de complexité et non de manière binaire et sectorielle. On peut développer à la fois les technologies et le sens de l’humain, penser la mondialisation et le développement local, le droit à la ville et le droit à la nuit, concilier le social, l’économique, l’environnement et la culture dans des approches dialectiques. L’un n’exclut pas l’autre, bien au contraire. C’est aussi le message de la nuit.

Contactez-nous

6 rue Gambetta 31000 Toulouse